(suite des notes de Remei retrouvée en début 2003). Nous sommes à Marseille depuis le 22/10/1945. Nous logeons à l’hotel en attendant de trouver des places sur un bateau à destination du Maroc)
1/11/45 (Marseille) On se lève tard, jour triste, on fait du courrier, je couds des chaussettes de Jordi. On va au zoo. Jordi admire tant de choses nouvelles pour lui. On assisté à une causerie au CR de JJ LL (?) où je devais rencontrer une compatriote qui devait me procurer du travail, mais elle n’y était pas.
2/11 On va à la gare pour récupérer nos bagages et les porter au Centre d’Accueil, puis on va chez Passy pour voir si j’ai du courrier. Il n’y avait personne. On mange à l’hôtel, puis on va au zoo. Souper au restaurant. Je vais à la rue Pavillon mais je ne trouve pas la personne que je cherche. Courrier.
3/11 Courrier chez Passy. On va au port, il faut revenir demain. Rencontré un jeune qui va à Casablanca et qui me demande des renseignements. Au Centre, je ne trouve toujours pas la personne que je cherche.
4/11 Matin dans la chambre. Repas à l’hôtel, on va au port, après une heure d’attente on me dit qu’aujourd’hui on ne fait rien. Le “Marrakech” est à quai. On visite Notre Dame de la Garde, il pleut très fort, on descend par l’ascenseur et on va au cinéma.
5/11.... On n’est toujours pas sur la liste du port. Le Commandant me dit qu’il envoie un télégramme, mais qu’il faudra peut-être débarquer en Algérie. La Préfecture me dit qu’ils renouvelleront mon passeport. On sort un moment avec le jeune parisien, puis on rentre, j’écris à mon compagnon.
6/11 Je passe la matinée dans la chambre pour faire un peu de couture avant d’aller au restaurant. et on sort pour accompagner le jeune parisien au bateau, mais le “Marrakech” a une avarie et ne partira pas avant jeudi. Il fait très beau temps.
7/11 On va chez Passy (où arrive tout mon courrier), je finis d’arranger les chemises, et après manger au resto. on va jusqu’à Castellane, puis Bd de la Majeur pour voir Violetta. Pour le travail, il faut que j’y retourne demain à 10 h.
8/11 On va d’abord chez Violetta et je fait la connaissance du restaurant où je dois travailler. Il ne me plait pas du tout, mais je le supporterai peut-être. Je dois commencer demain, on me donne 1200 f par mois, et la nourriture pour les deux.. On visite N.D. de la Garde et le Fort St Jean, puis le Vieux Port....
vendredi 9/11/1945 Je vais travailler au resto. je ne peux pas dire que cela me plait au contraire, c’est si sale que ça me dégoûte, et je n’ai rien pu manger. Il me semble que demain je n’y retournerai pas. J’ai gagné 63 f de pourboires. Je crois que le “Marrakech est enfin parti. (note de Jordi : le resto avait une clientèle de nord-africains, je me souviens d’une ambiance plutôt trouble, j’avais essayé d’aider ma mère à servir les clients, mais on m’avait envoyé paître !...)
10/11 Je vais au resto pour dire que je ne peux pas continuer parce que mon fils est malade. Au port me dit de revenir lundi matin. Après manger on va chez Mme Passy, on sort un moment avec elle, elle m’offre le café et je lui coud un pyjama.
11/11 Nous assistons au défilé militaire sur le Vieux Port, puis chez Violetta où l’on mange avant d’aller au cinéma voir “Fra Diabolo”. (presque tous les jours, Remei écrit à Jaume, à la famille, aux amis, et elle reçoit aussi beaucoup de courrier et des colis, et parfois des mandats des amis moréziens, Pour Jaume elle en est à sa 113 ème lettre mais je ne sais pas à quel moment elle a commencé à compter, ce qui est certain c’est qu’elle lui écrit 2 fois par semaine au moins).
12/11 Au port on me dit de revenir cet après-midi, ils n’ont toujours pas de listes de passagers. On attends de 2 h à 6 h1/2 mais on n’est pas sur les listes. Je suis nerveuse, j’ai très mal à la tête.
13/11 Je suis décidée à aller à Miramas. Après manger on va chez Passy, où il n’y a pas de courrier. Je lave notre linge et je fais un pantalon pour Alain (fils Passy), je reviendrai demain pour le terminer.
14/11 Je termine le pantalon du gosse et on mange chez Passy. Je fais d’autres travaux, et on soupe avec eux. En fait on y a passé toute la journée agréablement.
15/11 On part pour Miramas à 10 h45. A l’arrivée du train on trouve Mme Llucia et ses filles. L’après-midi on revient pour récupérer mes bagages et prendre du ravitaillement.
....vendredi 16/11 On est bien à Miramas, Jordi est content, on va l’inscrire à l’école, il pourra débuter lundi.
lundi 19 J’accompagne Jordi à l’école, il mangera à la cantine. Le soir, il se plaint , il n’a pas assez à manger.
20/11 Je retourne à Marseille. Rien de neuf, il faut attendre 3 ou 4 jours. Jordi est satisfait de la cantine.
21/11 Jordi est très content de l’école et de la cantine.....
22/11 Tout continue pareil, on passe notre vie ici , ce qui déjà me fatigue, après tout, je crains de déranger et cela me mortifie. L’après-midi on va dans la forêt pour ramasser du bois. Il fait beau.
....24/11 On me propose du travail de couture. Jirai mardi, car lundi je dois retourner à Marseille.
....26/11 Au port, toujours rien pour nous. (il y a toujours du courrier et colis pour nous chez Passy)
27/11 à 8 h je commence ma couture jusqu’à 18 h. Je suis contente, le soir je fais des chaussettes.
28/11 Je retourne coudre, et on me donne 250 f. Je crois que ce n’est pas mal payé puisque on me nourri midi et goûter.
....30/11 Je vais lever chez Mme Perusini. Ce n’est pas mal, je perçois 100 f et je déjeune avec eux.
1/12 Jordi m’annonce qu’il est premier de sa classe. On est contents !
2/12 On s’est lavé à la fontaine, il ne fait pas froid mais l’après-midi il pleut. J’en profite pour écrire, mais pas longtemps parce qu’il y a des restrictions d’électricité.
....Remei a plusieurs clients : couture, repassage, lessives, etc...pour 20 à 30 f de l’heure + le repas.
....19/12 /1945 Ce matin Maria Insensa a donné naissance à un garçon, à 3 h du matin
...vendredi 211/12 A Marseille toujours rien.
22/12 Je reçois une lettre de Mme Bouvier, de Paris qui me donne une forte déception, il est inutile d’espérer partir avant février. Quelle catastrophe, je suis désespérée.
...mardi 25/12, jour de Noël, je reçois une lettre et carte de Jaume, c’est ma seule satisfaction, je me sens aimée, le jour est très triste pour moi, loin de toute ma famille. L’après-midi, Jordi va au ciné avec Lliberata et famille, et je vais faire un tour en moto avec Joan.
...31/12 Il y aura maintenant des tickets pour le pain....
01/01/1946 Une année nouvelle qui commence, c’est la plus triste pour moi depuis que je suis en exil loin de tous, heureusement j’ai un mari qui m’aime et cela soulage ma solitude.
2/1 On va à Marseille avec Cecilia, Maria-Rosa, Nuri et Jordi.On visite un peu, je crois qu’ils sont contents. Je vais voir M. Guerra del Rio qui me dit qu’il fera son possible pour obtenir notre départ, il s’est constitué un Consulat pour les républicains espagnols, et demain je m’y présenterai.
3/1 Je n’ai pas vu le Consul qui n’a pas encore pris ses fonctions. Je retourne chez M.Guerra del Rio qui me donne une lettre de recommandation pour M.Bonet qui doit repartir à Paris. Ce monsieur me donne de l’espoir
...vendredi 11/1 Je reçois une lettre de Jaume avec une coupure de journal indiquant que le Ministère de la Guerre met d’autres bateaux à disposition des civils qui habitent au Maroc. L’Office du Maroc m’informe qu’il n’est pas en mesure de me donner une date d’embarquement.
12/1 A Marseille je revoie M.Guerra del Rio, qui me conseille d’écrire à M.Bonet.
13/1 Sur les conseils de Jaume, je vais voir un M.Michel (?) qui habite à Graus. J’y vais avec Artémi et Lliberata,et heureusement Artemi a un vélo, et à tour de rôle il nous porte sur son vélo. C’est assez loin.
...15/1 S.I.A. (Solidarité Internationale Antifasciste) organise une séance de cinéma “Bas Quartiers” je vois aux actualités l’enterrement de Durruti et des paysages de mon pays. J’ai dû laisser Jordi au lit avec de la fièvre.
16/1 Jordi a 39°. Jaume me dit dans une lettre qu’il a confiance dans l’action de M.Michel, mais je n’y crois pas.
...17/1 Jordi va mieux mais tous les autres sont malades....
...19/1 J’ai trouvé Jordi en larmes, il a mal à la gorge, et il tousse. Je lui fait un cataplasme de cendre et de vinaigre et ça l’a calmé.
...jeudi 24/1 Enfin, je reçois une lettre de M.Bonet avec une bonne nouvelle : je suis inscrite pour un départ par avion de Marignane, il me demande de me préparer et de lui envoyer ma date et lieu de naissance....
25/1 A Marseille, tout va bien, je peut envoyer mes bagages pour le prix de 1400 f, je fais prolonger ma carte d’identité et je récupère les paquets que j’avais laissé.
...28/1 Remei reçoit toujours beaucoup de courrier de Morez, et entre autres 6 cartes de ravitaillement pour des pommes de terre de la part de “Tante Mars”.
...31/1 ...Jaume sait déjà que je dois le rejoindre par avion, il est content mais il n’y croit pas trop, mon pauvre mari me fait un exposé qui me rappelle les durs moments et aussi les bons que nous avons passé ensemble...
...2/2 ... lettre de M.Bonet, il n’avait demandé qu’une place et il faut tout recommencer pour en avoir deux !
Joan Fusté sort pour aller chercher des pommes de terre, les gendarmes de Salon l’arrêtent et lui prennent la moto (il n’avait pas de permis). On ira voir M.Guerra del Rio.
... 5/2 On va à Marseille avec Joan Fusté et on n’a pas de chance, M.Guerra del Rio est parti pour l’Espagne. Une connaissance de Violetta fera le nécessaire pour récupérer la moto en payant l’amende et Joan devra passer son permis de conduire. J’en ai profité pour porter une douzaine d’oeufs à la famille Bonet.
...8/2 par Mme Bouvier j’apprends qu’un employé de M.Bonet l’a informé de l’arrivée de 2 avions de Dakar, et qu’il sera peut-être possible d’avoir une place lors de leur retour en Afrique.
...10/2 formidable Mistral . On va au ciné pour “Les Misérables”.
...12/2 Le cousin Faust Campama annonce son passage à Miramas (cousin germain de Remei, réfugié en France en 1939 à 17 ans, engagé dans la Légion Etrangère où il a fait toute sa carrière achevée comme Adjudant -chef, avec des états de service flatteurs, il était dans le Vaucluse à la fin de la guerre).
...15/2 Lettre de M.Bonet : déception, je le craignais, il n’y a qu’une seule place dans l’avion. Il faudra attendre encore.
samedi 16/2 A 8 h, le cousin Faust arrive. A 19 h je reçois un télégramme de M.Bonet : il y a une occasion, un avion part de Paris mardi, si je veux, je dois être à Paris lundi. Je le regrette pour Faust mais j’envoie de suite un télégramme d’acceptation.
17/2 j’envoie un télégramme à Jaume. Le train doit partir à 17 h57 de Miramas mais il a 45 minutes de retard à cause du Mistral qui renverse des poteaux en travers des voies. Je suis contente de partir, malgré les amis et Faust. Arles, Avignon, Orange, Montélimar, Valence, Lyon à minuit. On est bien installés dans un compartiment et on se prépare à passer la nuit. A 6 h, lors d’un arrêt, un gendarme qui voyage avec nous a l’amabilité de nous apporter un café au lait.
A 7h30 nous sommes à Melun, et à 8 h à Lieusaint,, si les amis qui sont ici (les Colet, avec Céline) savaient qu’on est si près !...A 8 h30, Paris, il faut prendre des renseignements pour aller à la gare de ....(?). Mais ce n’est pas nécessaire, M.Bonet nous attend à la sortie ! Quelle joie ! Il nous envoie à la Madeleine, on voit la Chambre des Députés et des Ministères et enfin à la rue Tronchet on le retrouve. Il nous met au courant de ce qu’il sait, et pour les détails on doit revenir à 11 h. En attendant on visite un peu, puis on revient et c’est un jeune marseillais qui nous reçoit et nous accompagne au Ministère de l’Air pour nous présenter le Capitaine Cote qui est de Miramas. On est très bien reçus, et en plus on me dit que le voyage sera gratuit, ce qui me surprend beaucoup ! On devrait faire les papiers de suite mais il n’y a pas de dactylo, il faudra revenir cet après-midi. Pendant le trajet, le jeune homme me disait qu’il s’était évadé d’Allemagne en 1941, il est passé par Champagnole, et il connaît Miramas. On avait laissé les bagages rue Tronchet, mais c’est fermé pendant la coupure de midi, on va manger et on récupère les bagages. M.Bonet refuse d’être payé pour quoi que ce soit, il accepte seulement que je rembourse les 129 f du télégramme. C’est un homme “chic”. J’ai quand même donné 1000 f au jeune employé. On retourne au Ministère où on me donne un Ordre de Route, l’employé n’accepte aucun paiement mais il accepte l’invitation à venir nous voir à Rabat. Je suis très satisfaite, et maintenant, je peux dormir tranquille jusqu’à demain, ça me fera du bien car je suis très fatiguée. Je n’ai pas dormi depuis 2 nuits ! mais avant de me mettre au lit j’écris à Jaume et aux amis de Morez et de Miramas.
mardi 19/2/1946
On se lève à 6 h. A 7 h30, le taxi nous emmène à l’aérodrome de Villacoublay. On passe par l’Arc de Triomphe, les Invalides,la Tour Eiffel, que Paris est beau ! A 8 h05, on est au terrain, pas de difficulté pour y entrer. M.Bonet reste pour nous voir partir. Décollage magnifique à 9 h15, le temps est brumeux mais on peut quand même contempler le paysage. C’est impressionnant, mais bien agréable. Je ne ressent aucune gêne, on n’est pas nombreux, seulement une jeune fille et 5 hommes. (note de Jordi : l’avion est un bimoteur, type Douglas DC3 je crois, appartenant au Ministère de l’Intérieur, Il y a une dizaine de sièges, peut-être avons-nous voyagé sans le savoir avec des personnalités très importantes, Ministres ou autres !).
A 10 h tout va bien, il y a quelques nuages qui ressemblent à des fumées, à 10 h15 on passe sur une ville que traverse une rivière. Que la vue est belle, les cultures sont bien tracées. A 10 h30, le terrain devient moins riche et plus accidenté, on dirait une vue de crèche, 10 h50, le paysage change beaucoup, les champs sont au milieu des bois et le terre plus ....(?) et les maisons de style provençal. on vole à faible altitude et on peut voir beaucoup de détails des routes, et villages,c’est magnifique de voyager en avion. 10 h55, on passe sur Périgueux, que c’est beau ! 11 h15, la Garonne et une grande ville, les rues semblent animées, la terre est très belle et fait contraste avec le vert des champs, la Garonne serpente, et nous on suit son cours. A 11 h30, un camp d’aviation à nos pieds et une vue magnifique, l’avion fait de tours et des tours et atterri, ça fait tourner un peu la têt, on est au sol, moi tranquille et Jordi aussi. On repart à 11 h40, je voulais envoyer un mot aux Moureaux mais je n’ai pas eu le temps. Un terrible aspect de destruction, sensation, on descend et on atterri à nouveau. J’envoie une carte postale, je bois un café et je change 20000 f. A 12 h30 on repart.
12 h45, quel panorama, sous nos pieds et à gauche, une mer de nuages qui ressemble à un champs de neige, tandis qu’à droite on admire les crêtes des Pyrénées sous un beau soleil. 13 h les nuages disparaissent, Perpignan à nos pieds, tout plat, la terre jaune et je cois des vignes. La mer, la terre disparaît peu à peu, on devine à droite la terre espagnole, si les miens savaient que nous sommes si près d’eux ! 13 h40, je vois encore au loin les montagnes d’Espagne, d’ici quelques secondes on ne verra plus que le ciel algérien. On vole à 2000 m. 14 h50, Iles Baléares, on passe le temps agréablement en parlant avec un jeune. Il fait chaud. 15 h, la côte algérienne, on voit des montagnes enneigées, le pilote nous annonce l’atterrissage. 15 h10, Alger sous les yeux c’est beau, superbe.
En descendant de l’avion, on fait viser nos papiers et on attend une camionnette qui nous mènera à Alger. D’abord il faut aller au Centre d’Accueil, je dépose les bagages et je demande si je peux sortir mais il n’y a rien à faire il faut attendre demain. Ils ne veulent rien savoir. Pour la chambre, je cherche pendant des heures en vain, ce qui me pousse à demander un renseignement à un homme devant la gare qui me dit qu’il faut demander aux “Wagons-lits” et il m’accompagne lui-même. Je vais chercher le petit. Une fois installés j’ai été surprise de l’attitude de l’homme qui m’accompagnait encore avec le responsable des Wagons-lits et un autre. Ils s’assurent que les portes ferment bien,et me font quantité de recommandations, ce qui m’étonne et je passe une nuit blanche avec en plus des souris et des punaises, je laisse la lumière allumée et je veille jusqu’à ce que je finisse par m’endormir à l’aube. A 8 h on saute du lit et on part sans se préparer, et le fameux bonhomme est déjà là qui nous demande si il n’y a rien de nouveau et veux nous accompagner à Air-Algérie avec un taxi. Je refuse, ce qui semble le vexer. On prend le tramway seuls, et un jeune me renseigne et m’accompagne très aimablement à Air-France.. Je ne peux pas partir avant 10 ou 15 jours. Je vais à Air-Algérie et là on me donne la possibilité de partir demain pour Rabat, il faut vite apporter les bagages. Je vais tout de suite envoyer un télégramme à Jaume et chez Moureaux. J’achète des cartes postales que j’envoie à la famille et aux amis moréziens. On déjeune en plein air, il fait beau, je cherche à nouveau une chambre mais sans succès. Il faudra donc retourner au même endroit. on admire le port et on prend un taxi pour récupérer nos bagages. On doit attendre un bon moment au bureau où je suis actuellement, j’ai encore peur que le voyage soit reporté, ça me tracasse maintenant que j’ai décidé de ne pas prendre le train. A 17 h la liste arrive et mon nom n’y figure pas, je suis découragée et je vais jusqu’au centre pour voir.....(?), c’est fermé mais j’insiste, on m’ouvre, et on me dit que tout est arrangé. (note de Jordi : ensuite on retourne à l’agence et on rencontre une jeune femme qui accepte de partager sa chambre ! Remei ne dit pas que l’avion qui nous attends le lendemain est un avion militaire qui fait le plein avec des civils, j’ignore comment cela s’est fait.
jeudi 21/2/1946
On sort de l’hôtel où nous avons passé la nuit avec une jeune femme qui nous a hébergée et on part à 6 h vers Maison-Blanche (aérodrome d’Alger). On décolle à 8 h par un temps un peu brumeux.
( l’avion est un Junker 88, en tôle ondulée, récupéré chez les allemands par les Alliés, on est assis le long de la carlingue comme les parachutistes, je suis coincé sur mon petit siège par un général qui pèse plus de 120 kg et qui prends beaucoup de place !)
On arrive à destination après avoir fait escale à Oran, Meknès, Casablanca et enfin Rabat à 17 h. On doit prendre un taxi pour arriver à la maison où on trouve mon mari très désolé car il avait été à l’aérodrome et ne nous voyant pas il croyait le voyage remis. C’est que nous étions dans un avion militaire. Ses amis nous accueillent avec un magnifique bouquet de fleurs.
vendredi 22/2 Je suis fatiguée du voyage, On mange chez Mme Ramona Carrasco et on fait les démarches pour la carte d’identité et de ravitaillement. J’écris aux amis et j’envoie un télégramme chez Moureaux.
samedi 23/2 je commence à recevoir du courrier, à chaque instant on a des visites d’amis qui m’empêchent d’écrire. Je suis contente d’être au coté de mon compagnon ! j’en avais envie depuis longtemps ! maintenant il faut que nous puissions profiter de tant de bonheur.
...25/2 Jaume commence à travailler, je traîne dans la maison, ça me semble bizarre de dire “notre maison”...
26/2 J’envoie Jordi à l’école, il est content.
27/2 Ce soir on est allé au cinéma, pour une fois, les amis ne sont pas à la maison.
28/2 On reçoit la visite de la famille Ardebol
....2/3 On parle de l’Espagne, Franco a fermé la frontière (le courrier ne passe plus entre l’Espagne et le Maroc, pendant plusieurs mois, les rares lettres ont dû être transmises par un ami qui habitait Tanger)
....11/3 J’ai peur pour Jordi qui a du mal à l’école, lui qui a manqué tant de cours depuis le début de l’année scolaire.
...14/3 Les Messageries Eclair annoncent que les bagages sont partis de Marseille vers Casablanca.
....24/3 Ce matin j’ai été me doucher, puis au marché, on déjeune avec la petite Juanita Gallardo, on va chercher le fils Ardebol (Jacques, interne à l’école) et avec Mme Antoñita on va au musée des Oudaïas.
Note de Jordi : Remei écrit beaucoup et envoie de nombreux colis aux amis de France, surtout des oranges, des citrons, des dattes, des sardines du savon et des sandales , le tout introuvable en France où il y a encore du rationnement, ou hors de prix. En échange elle reçoit des mandats et des colis de Morez avec du beurre par exemple. Elle va de temps en temps au cinéma le soir, en famille et elle reçoit beaucoup d’amis de Jaume. Il n’y a pas de salle de bains dans l’appartement et on prend nos douches dans un établissement spécialisé du quartier de l’Océan, 3 ou 4 fois par mois. Le reste du temps on se lavait dans une bassine au milieu de la cuisine.
...dimanche 31/3 On célèbre notre 12 ème anniversaire de mariage, avec des amis : 30 à l’apéritif et 10 au repas. Certains sont très amusants (elle ne dit pas que sur ces 12 ans il y a eu 9 ans de séparation du fait de la guerre !)
...18/4 les paquets arrivent, en assez bon état, mais il manque un pantalon de Jordi. Je paie la somme respectable de 2007 f.
...8 mai, depuis quelques jours je n’ai rien écrit sur mon journal, c’est que je ne me sens pas très bien. Il y a 2 jours j’ai vu le médecin qui me donne un médicament contre l’anémie. Mais il me semble qu’il s’agit d’autre chose et le docteur aussi.
...mardi 9 juillet on ouvre un livret de Caisse d’Epargne pour Jordi 6500 f. Il fait une chaleur insupportable 45 °.
...2 août On va voir Jordi qui est à Camp Monod (chez Ardebol) depuis plusieurs jours. Il doit revenir pour ses cours de vacances.
Note de Jordi : Curieusement, Remei termine l’année sans faire la moindre allusion à sa grossesse et son accouchement proche ! ça ne m’étonne pas beaucoup, elle s’occupait plus des autres que d’elle-même, et son état devait lui sembler tellement naturel qu’elle n’éprouvait pas le besoin d’en parler.
“Tante Mars”, depuis Morez dans une lettre du 5/12/1946 évoque pour moi la naissance prévue d’une petite soeur pour début décembre (?). J’ignore quels moyens existaient à l’époque pour prévoir le sexe de l’enfant, c’était peut-être une simple supposition. Dans une autre lettre de janvier 1947, elle parle d’Aurore en disant “la petite brunette aux yeux bleus , et sage“.
C’est Jaume qui prend le relais le mardi 31 décembre 1946 :
A 2 h45, à la maternité de Rabat, Remei a donné naissance à une fillette qui pèse 3660 g à la naissance. Le 3 ème jour,la petite a un peu baissé 3460 g. J’ai écrit à toute la famille et à tous les amis (suit toute la liste).
3/1/1947 J’ai déclaré notre fille à l’Etat Civil sous le nom d’Aurora.
4/1 Remei a de la fièvre jusqu’à 39.8, suite à une congestion intestinale aggravée par la montée du lait. La petite Aurora continue bien.
5/1 Remei a été soignée, sa fièvre est retombée au niveau normal. La petite continue bien, elle pèse 3500 g. L’après-midi elles ont eu beaucoup de visites.
....8/1 La maman et la petite Aurora sont revenues à la maison ce matin.
9/1 Je profite d’un congé de 3 jours à l’occasion de la naissance. On reçoit beaucoup d’amis.
10/1 Remei reprend son journal : elle n’évoque que sa correspondance très nombreuse !.
17/1 La petite pèse 4 kg.
...24/1 4,2 kg ....31/1 4,470 kg ...14/1 4,800 kg
....22/2 on reçoit un colis des Moureaux pour les enfants.
...4/3 A la maternité pour Aurora qui souffre de constipation : 1 cuillerée d’huile d’amandes douces le matin. Elle pèse 5,650 kg et ça fait 3 nuits qu’elle ne se réveille pas .
....27/3 A la maternité : le lait me manque un peu, la petite n’a pris que 150 g en 15 jours (6,800 g). Il faut essayer le biberon.
...3/4 /1947 6,450 g. Le docteur de la maternité ne veut pas me faire de certificat pour le lait prétextant que la petite pèse trop !
La poste n’accepte plus les colis. En France, il y a du rationnement et les envois pouvaient être considérés comme du marché noir !
Fin du carnet- début du bloc-notes
...8/5 On reçoit enfin le paquet de Vilafranca par l’intermédiaire de Tanger attendu depuis longtemps, avec du fil, des bas et des chaussettes. Jordi a passé avec succès le concours des Bourses.
...29/5 Aurora pèse 7,800 kg. On me donne un certificat pour allaitement artificiel
...3/6 Jordi passe avec succès le Certificat d’études.
4/6 vaccin pour Aurora à la maternité.
...8/6 le vaccin n’a pas pris, il faudra le refaire en octobre
9/6 Je fais ma lessive comme d’habitude. La petite se porte à merveille et elle est très gracieuse.
...11/7Aurora est très enrhumée depuis plusieurs jours et indisposée par sa constipation. Le docteur la trouve bien et lui ordonne du sirop de pommes rainettes.
...24/7 Aurora 9,030 kg
...7/8 ça va mieux, elle boit son bouillon de légumes mais refuse la semoule.
...22/9 On a la surprise de recevoir l’annonce par l’Instruction Publique de la “désignation” de Jordi à l’Ecole Industrielle avec une bourse complète c’est à dire 7200 f par trimestre.
23/9 L’école nous envoie la liste du trousseau pour Jordi. C’est beaucoup, je perd courage et je ne sais pas par quoi commencer. Je vais en ville et je ne trouve pas ce qu’il faut. A la rue des Consuls (principale rue de la Médina), on achète de quoi faire des draps, tout doit être prêt pour le 30 à l’école.
24/9 Jordi n’est pas mécontent mais il aurait préféré rester à Rabat.
...29/9 pendant 5 jours on s’y est mises à 3 pour tout préparer (avec Mmes Ramona et Encarnation)
mardi 30/9 On accompagne Jordi à Casablanca. On nous dit qu’il n’y aura pas de classe avant lundi prochain, on revient donc avec Jordi en laissant son trousseau. Mauvaise journée, le “sirocco” nous a beaucoup gêné.
...2/10 il y a plusieurs jours que je n’ai pas parlé de la petite qui se fait très sympathique et qui se porte bien.
...dimanche 12 octobre (Jordi est à l’école et a déjà écrit 2 fois). Jaume est allé le voir, il est très content de l’internat et optimiste quant à sa nouvelle vie.
(Jordi a un correspondant à Casablanca où il peut se rendre les dimanches , c’est d’abord la famille Daza puis la famille Godoy, de bons amis de Jaume).
...16/10 Aurora 9,970 kg Elle va bien.
...22/10 Aurora fait ses 2 premières dents.
...11/12 Je consulte a la maternité pour Aurora car la diarrhée persiste, elle pèse seulement 10,100 kg, elle a donc pas mal perdu.
12/12 ça va mieux, elle marche seule depuis quelques jours.
...31/12 Jordi est en vacances, on fait un petit apéritif avec les amis, pour le 1er anniversaire d’Aurora. Jaume m’offre une montre-bracelet, je suis contente.
...2/1/1948 On a les notes de Jordi, elles ne sont pas excellentes on espère qu’il travaillera mieux.
...12/1 Aurora est indisposée, elle n’a pas faim, sans doute à cause des dents. Elle en a 3.
...14/1 Jordi nous écrit que suite à une erreur de l’infirmerie de l’école, on lui a enlevé ses draps et couverture et qu’il est resté 2 jours sans literie (il s’agissait de désinfecter la literie d’un autre élève malade !).
...17/1 1ère colle pour Jordi dimanche prochain, on devait aller le voir, on ira le dimanche prochain.
...19/1 Jaume qui était fiévreux depuis hier, se lève pour aller prévenir l’Infirmerie de Garnison qu’il ne peut pas venir travailler. Il prend une grosse engueulade du Commandant pour s’être levé et il revient se mettre au lit.
...20/1 Jaume est encore au lit, j’ai téléphoné à son travail (pour téléphoner, il fallait aller chez un commerçant ou à la poste). La petite va bien, mais moi je suis enrhumée.
(à partir du 21/1, c’est Jaume qui prend le relais pour ce” journal”)
...05/2 de Jaume : Remei ne se trouve pas bien depuis 2 jours, elle a vu le médecin Dr Labra, il s’agit d’une fatigue générale, faiblesse qu’elle traîne depuis longtemps, aggravée par l’allaitement qu’il faudra arrêter. Aurora continue forte et dynamique.
...21/2 La petite a passé une mauvaise journée en pleurant, on pense que c’est à cause des dents.
...27/2 L’école Industrielle nous informe par téléphone à M.Mauchaussé, que Jordi s’est cassé le bras (radius gauche), mais que ce n’est pas grave.
dimanche 29/2 On va voir Jordi en train. Il va bien malgré son plâtre (pour 3 semaines). Il est à l’infirmerie
01/03/1948 Tout augmente continuellement, les augmentations de salaires ne compensent pas. Idem pour les loyers qui augmentent de 60 %. On a un litige avec le propriétaire au sujet du paiement de l’eau.
...6/3 Jaume a son costume : 12000 f.
...8/3 Aurora continue gentille et terrible, il lui sort des boutons en plusieurs parties du corps.
...13/3 Les Bastardas nous annoncent la naissance de Lluis.
...20/3 classement de Jordi (2ème trimestre): 13 ème sur 32 avec moyenne de 10,96. Il arrive le soir en train, il n’a plus le plâtre, Aurora est surprise, comme si elle ne le reconnaissait pas, mais elle veut jouer avec lui.
J’abrège cette traduction qui devient trop longue. Jaume rend compte de la vie de la famille à Rabat , de ses travaux à l’Infirmerie de Garnison, des courriers reçus et envoyés, des visites des amis etc...
Faits marquants :
mai 1948 : jordi doit porter des lunettes, Aurora a 6 dents de devant et 4 molaires. Remei fait beaucoup de broderie.
juin 1948 : Guerre de Palestine, trêve décidée par l’ONU, assassinats de juifs par des arabes à Djerada (près d’Oujda). Assassinat du Pacha d’Oujda par un autre arabe. L’armée est consignée.
Jaume fait des meubles pour nous pendant ses congés. il a 39 ans en fin juillet.
Un ami part de Rabat et nous vend quelques affaires dont son poste de radio, le premier pour nous.
Août 1948 : la justice condamne les 18 locataires a rembourser au propriétaire Hadj Kacem Miko les charges d’eau et 2400 f. de frais de tribunal. On fait appel.
Septembre 1948 : L’armoire est finie, je paie 2000 f au vernisseur.
Inauguration du pont entre Rabat et Salé. Marcel Cerdan est champion du Monde en battant Tony Zale à New York.
Novembre 1948 : Aurora est toujours aussi agréable, elle ne parle pas encore.
décembre 1948 : pas d’augmentation de salaire, au contraire on retient à Jaume 1091 f pour des arriérés de cotisation retraite de 6 %.( on en parlera plus tard, car ce problème de retraite a beaucoup perturbé Jaume : il n’a pas pu bénéficier de ces cotisations, ce fût scandaleux).
Janvier 1949 : Suite à une inspection, le 8/1/49, la SMD (équivalent de EDF) coupe l’alimentation d’électricité de l’immeuble pour non conformité. Le 18 on nous coupe l’eau car le propriétaire refuse de payer à la SMD, elle est rétablie le 20..
Remei a des problèmes avec son oeil gauche.
Le 23 janvier la mère de Jaune est décédée après 4 jours de souffrance. Elle n’aura pas pu revoir son fils absent depuis 10 ans.
Mars 1949 : une jeune fille arabe vient aider Remei le matin.
Le 17 mars on n’a pas encore d’électricité (travaux en cours) et on nous a enlevé le compteur d’eau de l’immeuble le 14.
Le 21 on a enfin de l’électricité, depuis plus d’un mois et demi on s’éclairait avec des chandelles et des lampes à pétrole. Suite à un référé , la SMD accepte de remettre l’eau en service.
(Fin du bloc-notes)
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